Ce qui rassure c'est que, dans un sens, Voldemort a doublement échoué. Non seulement il ne m'a pas vaincu, malgré les souffrances dont il est l'origine, mais en plus il a détruit le rêve de son ancêtre, purifier le sang des sorciers. Aujourd'hui, non seulement les « sangs-pur » n'existent plus, mais c'est tout simplement les sorciers qui disparaissent. La fin d'une espèce. Le triomphe des moldus. Il serait dans une colère noire s'il était encore en vie. Mais Voldemort n'est plus et c'est bien mieux ainsi.
Cependant je ne peux m'empêcher de me désoler de la mort progressive de notre monde. Moi qui n'en ai eu connaissance qu'à mes onze ans, j'ai eu le bonheur de pouvoir m'en émerveiller. C'était comme une renaissance, le début d'une nouvelle ère. Cette ère est à présent révolue. Et après l'ivresse d'un bonheur qui m'avait envahi lorsque j'avais vécu cette naissance, c'est à présent l'amertume profonde qui est propre à tout enterrement.
Me voilà vieillard et malade. Combien de temps pourrais-je encore venir seul à observer ce soleil couchant. Je regarde mes arrière petits enfants jouer dans le jardin. Ils sont beaux. La petite dernière a mes yeux paraît-il. Elle s'appelle Lily. Je me demande bien dans quelle maison elle aurait été envoyée. Seulement Poudlard avait fermé ses portes, faute d'avoir suffisamment d'élèves. Cela avait profondément affecté mon amie Hermione, alors Directrice de l'école. J'ai beaucoup pleuré quand elle est morte.
Car c'est le sort de tous ceux qui vivent jusqu'à mon âge : regarder ses petits enfants grandir et accompagner ceux qui ont grandi avec vous à leur dernière demeure. Il ne se passe pas un mois sans que je doive me rendre à l'enterrement d'un vieil ami, d'un ancien collègue. Mais malgré ce perpétuel rappel du temps qui passe et toutes ces choses qui ont été ma vie et qui disparaissent, je suis content d'avoir survécu. Ma femme, toujours à mes côtés, est ma plus belle consolation depuis des années. Je me rappelle encore le jour où je l'ai rencontré. C'était bien après Poudlard, après la défaite de Voldemort, pendant mes vacances que j'avais décidé de passer seul, dans le village de Durbuis. Elle m'avait regardé comme personne ne m'avait regardé depuis des années : comme un être humain. Pas comme celui qui avait tué Voldemort, pas comme « le Survivant », pas comme l'adjoint du ministre de la Magie, un ministère voué à disparaître, non, comme l'homme que je suis. Je l'ai aimé pour ça, et aussi pour supporter mes cauchemars nocturnes, mes récits d'un monde qu'elle ne connaissait pas, mes sautes d'humeurs inexpliquées. Pour me croire sans pour autant me réduire à ce qui fut mon passé. Elle m'a donné un avenir.
Le soleil a fini par se coucher et je rentre dans le salon. Les enfants sont allé au lit et ma femme discute avec notre aîné venu nous rendre visite avec sa famille. Ils rient, je les aurait bien rejoint, mais je ne suis pas d'humeur à rire. Demain, je vais devoir me rendre de nouveau à un enterrement. Et celui là sera plus difficile à vivre que les autres. C'est celui de Ron. Depuis que j'ai reçu le carton m'annonçant la date et l'heure, j'ai essayé de faire comme si je ne l'avais pas reçu, j'ai nié l'évidence. Et pourtant je dois bien me résoudre à accepter la vérité : mon plus grand ami est mort et je devrais prendre le train demain pour Londres et lui rendre un dernier hommage.